Vendredi 9 avril 1999 – vendredi 09 avril 2021 / 22 ème commémoration de l’assassinat du président Ibrahim Mainassara Baré : Interview de Djibrilla Mainassara Baré, ancien Conseiller Spécial du Défunt

Vendredi 9 avril 1999 – vendredi 09 avril 2021
22 ème commémoration de l’assassinat du président Ibrahim Mainassara Baré 
Interview de Djibrilla Mainassara Baré, ancien Conseiller Spécial du Défunt

Cela fait exactement 22 ans jour pour jour que le Président Ibrahim Maïnassara Baré, a été assassiné par sa garde rapprochée sur le tarmac de l’aéroport de Niamey. De son vivant le président Baré avait entrepris plusieurs actions dans ses fonctions de magistrat suprême du Niger. Nous avons tendu le micro à Djibrill Baré, son frère cadet et ancien cadre de la BCEAO Siège et son ancien Conseiller Spécial pour les Questions Economiques et Financières pour nous faire le bilan de son action.

M. Djibrill Baré, pouvez-vous rappeler pour la jeune génération de nigériens qui ne l’a pas connu, des accomplissements qui vous viennent en mémoire du temps où vous étiez son Conseiller Spécial ?

Avant tout propos, permettez-moi d’exprimer une fois de plus notre gratitude à l’endroit du peuple nigérien qui nous a soutenu dès les premiers instants du drame.

Je suis d’autant plus attristé et la Famille Baré avec moi, que cette 22 ème commémoration de sa mort coïncide avec la perte récente d’un homme de valeur, d’un homme d’honneur et de dignité, qui, à l’instar du Général Seyni Kountché, a servi de modèle et de mentor au défunt président Baré. Il s’agit du Colonel Idrissa Harouna (Paix à son âme) arraché à l’affection des Nigériens, ce 04 avril 2021 à l’âge de…95 ans. Des hommes de cette trempe, qui ont écrit les pages nobles de notre Histoire (avec un grand H), il n’en existera sans doute plus jamais.

Permettez-moi également de vous informer que j’étais venu comme assistant du président Baré en tant que cadre détaché de la BCEAO par le Gouverneur de cette institution. Des amis Chefs d’Etat du président Baré, compte tenu de la spécificité de la vie politique nigérienne faite de retournements fréquents d’alliances empêchant toute visibilité dans les relations les ont conduits à lui proposer de me prendre à ses côtés pour des questions de confiance. C’est pourquoi je suis resté dans l’ombre en tant que fonctionnaire international soumis au devoir de réserve. Les programmes économiques avec les institutions de Bretton Woods exigeaient un traitement diligent, ce qui a également conduit le Gouverneur de la BCEAO à détacher cinq (5) cadres de la BCEAO auprès du gouvernement du Niger dont moi-même.  

Pour en revenir à votre question, vous savez bien qu’il me sera très difficile de faire un bilan des actions du président Baré dans le cadre d’une interview de quelques lignes, tellement elles sont immenses. Mais retenons comme actions essentielles, la consolidation de la paix, de la sécurité et de l’unité nationale qui est la première richesse d’un pays. Avec la signature de trois (3) accords supplémentaires de paix avec des fronts de la rébellion et leur application dans le volet intégration des rebelles aux seins des Forces de Défense et de Sécurité et le réarmement moral de ces mêmes Forces de Défense et de Sécurité  après leur démoralisation pendant et après la Conférence a été grand apport pour la paix. Il s’agit de :

  • la mise en application des accords de paix du 24 avril 1995. – la signature de l’Accord de paix avec le mouvement rebelle des Forces armées révolutionnaires du Sahara (FARS) du 6 juin 1997 ;
  • Les Accords de paix signés à Alger entre le gouvernement et les rebelles de l’UFRA et du FARS du 28 novembre 1997 ;
  • La conclusion de deux (2) autres accords de paix :- le protocole additionnel de paix d’Alger du 28 novembre 1997 ;
  • L’accord de N’Djamena du 21 août 1998.

Ce dialogue a été concrétisé par le vote à partir de 1998 des premières lois sur la décentralisation qui ont suivi.

Ensuite il y a le redressement et la restructuration économique du Niger avec la signature de la Facilité d’Ajustement Structurel Renforcé (FASR) dès le mois de juin 1996 avec les Institutions de Breton Woods, après dix (10) ans sans programme. L’exécution de ce programme a permis d’atteindre le point d’achèvement, puis de décision de l’Initiative des Pays Pauvres Très Endettés (IPPTE) du FMI. La mise en œuvre des réformes des dépenses publiques (RDP) notamment dans les secteurs sociaux et celle du plan d’apurement des arriérés intérieurs de l’Etat avaient contribué à assainir les finances publiques. Les mesures structurelles visant à élargir le champ de la croissance du secteur privé. Elles ont porté sur la privatisation et la réforme des organismes parapublics, la libéralisation du marché du travail, le renforcement du système judiciaire, la réforme de la fonction publique, le développement du secteur privé avec la réforme du cadre juridique régissant les activités commerciales et la libéralisation du marché du travail, la réforme fiscale visant les recettes avec la fusion de l'impôt général sur le revenu avec l'impôt sur les salaires et les revenus, l’introduction d'un impôt unique de permis d'exploitation en vue d'amener le secteur informel dans le système fiscal, et d'un impôt foncier sur les logements occupés ;

Je vais devoir citer l’organisation, en mars 1998 à Genève, de la « Table ronde pour le Niger » de la stratégie du gouvernement en matière de lutte contre la pauvreté qui avait mobilisé près de1022 milliards de FCFA, un montant jugé colossal à l’époque.                                                                                                                                                                                                                                                                                                          

Sur le plan de la bonne gouvernance, je citerais :

  • l’amélioration de l’environnement des affaires avec l’élaboration des textes y relatifs et la mise en place des chambres consulaires ;
  • la réintroduction et la promotion de la planification et de la prospective avec la création du Ministère du Plan ;
  • l’engagement ferme pour la lutte contre la corruption, la gabegie, le gaspillage et l’absentéisme dans la fonction publique ;
  • l’adoption de la LOSEN, loi sur l’orientation du système éducatif national qui a révolutionné la politique en matière d’éducation, qui reste toujours en vigueur ;
  • le développement de l’économie numérique et la modernisation de l’Etat avec l’introduction des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) ;
  • l’adoption, en juin 1998, du Plan National de l’Environnement pour un Développement Durable (PNEDD) du Niger.

Sur le plan diplomatique comme engagement fort, on pourrait citer le rétablissement des relations diplomatiques avec la République Populaire de Chine dans le cadre d’un partenariat gagnant-gagnant et Cuba avec des accords de coopération bénéfiques pour le Niger portant notamment sur le domaine médical. Le partenariat avec la Chine a permis au Niger de rentrer dans le club fermé des pays pétroliers dès janvier 2012 et d’en tirer d’importants revenus. La plupart des grandes infrastructures (routes, ponts, échangeurs et hôpitaux de référence) ont été réalisées grâce au savoir-faire de cette puissance ;

Sur le plan culturel, je citerai la conception et l’organisation de la première édition du  Festival International de la Mode Africaine (FIMA) qui permet à Niamey d’être aujourd’hui la capitale de la mode en Afrique et qui a favorisé l’attribution à notre pays des 5e jeux de la Francophonie qui ont permis la réhabilitation de l’ensemble des infrastructures routières, sportives et culturelles du pays et le désenclavement de Niamey.

Permettez-moi de m’a arrêter là, sinon des centaines de pages ne suffiront pas pour relater toutes les réalisations.

Question : Le président Baré est arrivé au pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat, le 27 janvier 1996. Dans quelles circonstances va-t-il décider de se présenter à l’élection présidentielle alors qu’il était là pour une transition ?

Tout d’abord, permettez-moi de vous préciser qu’il n’y avait jamais eu à cette époque une règle qui interdisait à un militaire putschiste d’être candidat à l’élection présidentielle qui suit. Du moins jusqu’en juillet 1999, une telle règle n’avais jamais existé. Ensuite, je dois vous rappeler que le président Baré s’était longuement expliqué sur la question lors d’une « Conférence des cadres » tenue le 29 mai 1998 au Palais des Congrès à Niamey. Il est vrai que le principe consistant à un militaire transmettre le pouvoir aux civils à l’issue d’une transition suivant un coup d’Etat s’inspirait de l’exemple du Mali voisin, où le Lieutenant-colonel Amadou Toumani Touré dit ATT avait transmis le pouvoir aux civils après le renversement du Général Moussa Traoré en 1991. C’était après le discours de la Baule du président François Mitterand.

Pour le cas de notre pays, pendant la Transition qui a suivi le coup d’Etat du 27 janvier 1996, plus précisément au mois de mai 1996, le président Baré avait réuni les dirigeants renversés pour leur expliquer qu’il ne voulait pas avoir le sentiment d’avoir fait un coup d’Etat pour rien en ramenant les mêmes acteurs qui risquaient de répéter les mêmes erreurs. C’est ainsi qu’il avait alors suggéré aux leaders de se retirer de la gestion de l’Etat pendant au moins le premier mandat de cinq ans en désignant des cadres de leurs partis politiques. Ceci au regard de leur gestion chaotique des institutions reconnue par eux-mêmes devant la Cour suprême. Plusieurs chefs d’Etat de la Sous-région l’avaient encouragé à être candidat au vu de sa longue expérience des affaires de l’Etat et lui avaient même conseillé de disqualifier les leaders qui avaient failli à l’époque, puisqu’ils étaient restés sourds à l’appel de la communauté internationale pour une paix des braves. Ses compagnons du Conseil de Salut national étaient également, dans leur grande majorité, favorables à sa candidature à l’élection présidentielle. Ce qui l’a surtout déterminé, c’est cette réaction des leaders responsables de la crise politique lorsqu’il leur avait proposé de se retirer de la scène politique pour la durée d’un mandat. Ces leaders lui avaient alors sèchement répondu, par la voix d’un des leurs, que « s’ils se retiraient à qui ils allaient laisser le Niger ?». Comme si aucun autre Nigérien n’était à la hauteur pour présider aux destinées du pays en dehors d’eux. C’est cette réaction prétentieuse, voire insultante, des leaders de l’époque candidats à la l’élection présidentielle, ressentie par lui comme un manque de considération aux Nigériens qui l’aura finalement conforté dans sa décision d’être candidat aux élections présidentielles. Je me demande personnellement si cette attitude condescendante de certains leaders de partis politiques vis-à-vis de leurs militants n’est pas étrangère à l’inflation de candidatures enregistrée lors de l’élection présidentielle 2020-2021dont le contentieux est en cours.

 Question : Sur le plan diplomatique, qu’est-ce que le président Baré a véritablement accompli durant ses années de pouvoir ?

Sur le plan diplomatique, il faut relever que le Président Baré, dans son comportement de tous les jours, tenait à exprimer la souveraineté du Niger. C’est cette ligne rouge qui guidait ses actions diplomatiques. Le Colonel Seyni KOUNTCHE, qui était son mentor, disait : « En matière de politique étrangère, nous ne sommes ni à droite, ni à gauche, ni devant, ni derrière personne. Nous ne sommes guidés que par l'intérêt supérieur de notre pays » (source : Thèse de M. Dagra-UCAD- 1987).

C’est un peu cette ligne qui avait guidé son action diplomatique. Partant de celle-ci, il a renforcé les relations fraternelles avec les pays voisins quel que fût par ailleurs leurs lignes politiques. N’oubliez pas que le président Baré avait comme interlocuteurs privilégiés le Président Sani Abacha du Nigéria et le Guide Libyen Kadafi, qui avaient des relations tendues avec les occidentaux. Aux Chancelleries occidentales qui l’intimaient de prendre ses distances avec ces derniers pour être adoubé, il répondait invariablement et fermement que « le Niger n’avait pas choisi ses voisins ».

Dès son accession au pouvoir le 27 janvier 1996, le Président Baré avait amorcé une réorientation diplomatique avec la reprise des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine devenue effective dès le 19 août 1996. Sur cette décision, je n’ai pas besoin de m’étendre sur ses retombées à long terme sur le développement du Niger. Les Gouvernements qui se sont succédé sont mieux placés que moi pour le dire, y compris certains des acteurs majeurs qui ont œuvré pour la rupture diplomatique avec la Chine en 1992. Je ne citerais aucun nom.

Le président Baré avait également renforcé les relations avec l’Egypte, le Soudan, Cuba avec ses capacités énormes en matière de santé, l’Iran et tous les pays Arabes.

Dès son arrivée, à la suite de la menace de l’Administration Clinton, des sanctions de l’Egyptien Boutros Boutros Ghali, il avait engagé la campagne pour un deuxième mandat en faveur de l’Afrique au poste de Secrétaire Général de l’ONU, à travers une candidature du Niger. Le ghanéen Koffi ANNAN avait finalement été élu et a pu effectuer deux (2) mandats successifs

Le Président Baré, a été un des premiers Chefs d’Etat africains à violer l’embargo aérien de l’ONU sur la Lybie, suite au vote d’une résolution de l’OUA favorable à sa suppression, pour protester contre la souffrance du peuple libyen ?

 La création, le 4 février 1998 à Tripoli, de la Communauté des États sahélo-sahariens (CEN-SAD), initiée au départ par six (6) Etats visionnaires et dont l’utilité au plan diplomatique et économique n’est plus à démontrer.

- La création, en 1998, de la Force Multinationale Conjointe (FMC) entre le Niger, le Nigéria et  le Tchad, initialement dédiée à la lutte contre la criminalité transfrontalière, devenue incontournable aujourd’hui pour la lutte contre le terrorisme pour la survie de nos Etats ;

- Le renforcement des relations avec le Soudan avec ce discours engagé prononcé par lui contre le bombardement de l’usine pharmaceutique d’Al-Shifa sur le site même des débris de l’usine ;

- la visite historique du Président Baré à Cuba sous embargo en mars 1999, sur invitation du Lider Maximo, Fidel CASTRO, qui lui a permis de rentrer à Niamey avec 30 médecins cubains effectif devant être complété dans les semaines suivant la visite pour atteindre nombre de cent (100).

Je m’en arrête là, mais sachez que la liste des actions est longue, très longue.

 Question : Le Président Baré a violé l’embargo aérien Libyen préconisé par la communauté internationale à trois (3) reprises. En tant que conseiller du Président, aviez-vous eu connaissance de son intention ? Si oui, aviez-vous essayé de l’en dissuader ou étiez-vous en accord avec sa décision ?

Non, il n’est pas tout à fait exact de dire que le Président BARE a violé l’embargo aérien de l’ONU. En fait, c’est suite à une résolution historique du 34e sommet de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) (actuelle UA-Union Africaine) adoptée en juin 1998, à Ouagadougou, demandant aux membres de ne plus respecter l’embargo sur la Libye, que le Président Baré se rendit au mois de juillet 1998 à Tripoli, par vol direct en compagnie du Président Tchadien Idriss Deby, au grand dam des Ambassades occidentales, violant de ce fait l’embargo onusien. Si cette résolution a été adoptée par les Africains, il fallait bien l’appliquer, je crois. On a toujours reproché aux Africains de ne pas être cohérents. Et il fallait bien que les voisins soient les premiers visiteurs. Voilà la réalité. L’OUA avait pris la résolution parce que ce n’était pas le GUIDE Libyen qui subissait les rigueurs de l’embargo, mais le peuple Libyen. Tout comme ce ne sont pas les occidentaux qui subissent le plus les conséquences la destruction de la Libye en 2011, mais les voisins qui vont souffrir pendant des décennies, du fait du chaos Lybien pour « défaut de service après-vente », après la résolution de la même ONU.

Question : Quelles sont les circonstances de la mort de votre frère, le Président Baré ?

Comme vous le savez, il a été assassiné lâchement sur le tarmac de l’aéroport de Niamey et je crois que cette histoire est connue de tous et on n’a pas besoin d’y revenir à ce stade, puisqu’en l’absence d’une enquête indépendante, on ne peut rien ajouter de nouveau. Je ne pourrais vous donner que ma version qui ne serait qu’une partie de la vérité. L’arrêt de  la Cour de Justice de la CEDEAO du 23 novembre 2015 a conclu à un assassinat. Nous attendons qu’un jour l’enquête se fasse, puisque tant que certains co-auteurs et complices de cet assassinat seront aux affaires, il sera difficile d’espérer quelque chose dans ce sens.

Question : Le défunt Président Ibrahim Maïnassara Baré, assassiné par sa garde rapprochée un 9 avril 1999,  aujourd’hui 22 ans après, quel est le sentiment qui anime la famille Baré ?

La famille BARE est sereine après avoir pu encaisser le coup grâce au soutien du Peuple et au vu du bilan du Président Baré apprécié par les Nigériens. La Famille Baré a été confortée dans ses convictions par le délibéré de la Cour de Justice de la CEDEAO du 23 novembre 2015. Le président Baré a été tué par des méchantes personnes connues qui craignaient sa réussite et son amour pour sa patrie.

Interview réalisée par IN
Publiée dans le quotidien nigérien  « L’Enquêteur » n°2516 du 9 Avril 2021.