Généralisation des internats pour filles : une promesse qu’il sera difficile de tenir / Par Gado Alzouma

De toute évidence le président Bazoum a commencé à mettre de l’eau dans son vin, à rétropédaler sans en donner l’air, concernant les internats pour filles. Lors de sa campagne électorale et aussi récemment que lors de sa visite à Kellé en Août 2021, il avait affirmé et réaffirmé que les internats pour filles devaient concerner, à terme, « toutes les régions du Niger ». Toutes les filles nigériennes scolarisées au secondaire seraient « logées, nourries, vêtues » et éduquées aux frais de l’État. L’intention était donc de généraliser les internats car si l’intention n’était pas de généraliser les internats à toutes les filles, on ne voit pas pourquoi certaines en bénéficieraient et pas d’autres et sur quels critères établir une telle discrimination d’ailleurs déjà actée pour les garçons.

Aujourd’hui, sans doute confronté aux formidables obstacles que cela aurait présentés, le président Bazoum revient très clairement sur cette intention de généraliser les internats. Voici ce qu’il dit:

« C’est pourquoi, s’agissant de la scolarisation et du maintien des filles à l’école jusqu’à la fin du collège, l’Etat construira et assurera le fonctionnement, sur ressources propres, mais aussi avec les moyens qu’il mobilisera auprès de ses Partenaires Techniques et Financiers, autant d’internats pour jeunes filles et aussi rapidement que possible ».
« II faudra bien sûr couvrir d’abord les zones de chaque région où la scolarisation des jeunes filles est faible, les distances vers les collèges d’enseignement secondaire longues, les abandons en cours de scolarisation plus fréquents etc. en un mot là où les besoins sont les plus pressants ».
Il ne s’agit donc plus de généraliser les internats à toutes les régions et encore moins à toutes les filles scolarisées au secondaire. Il s’agit maintenant de construire AUTANT D’INTERNATS QUE POSSIBLE mais toujours pour les filles et pour les filles seulement. Ce qui présente aussi d’autres problèmes car rien ne justifie que les garçons parcourent de longues distances ou se contentent d’être hébergés chez un logeur où ils seront maltraités alors que les filles seraient internées. Il y a ici une discrimination selon le genre évidente.

Dans un article écrit il y a quelques mois, j’avais expliqué pourquoi il y a de sérieuses raisons de douter de cette politique éducative et aujourd’hui le rétropédalage du Président me renforce dans mes convictions. Je pense même qu’en réalité le président Bazoum est en train de préparer psychologiquement les gens à l’abandon de cette promesse électorale démagogique semblable aux fontaines de lait du fameux politicien africain. D’ici quelques années on n’en parlera plus, sauf peut-être pour les élèves nomades mais (et je l’espère) pour les deux sexes.

L’humilité et la sagesse commandent qu’on dise la vérité aux Nigériens au lieu de traîner inutilement un boulet moral, politique et économique. L’argument de l’amélioration des performances des élèves ne tient pas la route car on ne voit pas pourquoi il faudrait améliorer les performances des filles et pas celles des garçons. La vraie raison, comme j’ai eu à le dire, est de peser sur la croissance démographique or, même de ce point de vue, les internats sont une fausse solution et surtout une solution inopportune.
Il suffit en effet de seulement poursuivre les efforts de scolarisation des filles et le taux de mariages précoces, aussi bien que le taux de croissance démographique vont baisser comme cela a été le cas partout ailleurs; ce à quoi nous avons déjà commencé à assister du reste avec la contribution d’autres facteurs tels que l’accroissement du taux d’urbanisation. Il faut donc généraliser les collèges et lycées de proximité comme cela s’est fait partout ailleurs dans le monde. Nous n’avons pas besoin de créer des internats partout. Si les filles ont des collèges et lycées à côté de chez elles, voire dans leurs villages (autant que possible, tout comme elles y ont déjà des écoles primaires), pourquoi créer des internats ? Cela ne se justifierait peut-être que pour quelques milliers d’élèves nomades isolés. Nous ne sommes plus dans les années 60 ou 70 où seuls quelques milliers d’élèves tout au plus étaient concernées. Dans notre pays, la population générale et la population scolarisée augmentent rapidement et il sera impossible de tenir le rythme si on veut « interner » toutes les filles scolarisées au secondaire. Un simple calcul permet de s’en rendre rapidement compte.

Par exemple, au cours de l’année scolaire 2018-2019, il y avait 315.279 filles inscrites au secondaire au Niger. Dans l’idéal, cela veut dire que toutes ces filles devraient bénéficier de l’internat. Supposons qu’une fille en internat ne coûte à l’État nigérien que 2.000 francs par jour (je donne ce chiffre à titre indicatif, mais il est certainement plus élevé pour diverses raisons). 315.279 filles à raison de 2.000 francs par élève et par jour, cela fait des dépenses de l’ordre de 628.558.000 francs CFA par jour, soit un total annuel de près de 170 milliards de francs sur neuf mois. Or, le total du budget de l’éducation pour l’année 2022, qui concerne un effectif de filles inscrites au secondaire supérieur à celui de 2019, s’élève à 357.385.454.699 francs. Les dépenses pour l’internat, même arrêtées à un peu moins de 170 milliards de francs, correspondraient donc à près de 50% du total du budget de l’éducation nationale. Notons que ces chiffres sont déjà largement dépassés aujourd’hui en 2021 car entre-temps le nombre d’élèves a augmenté. L’État est-il prêt à consacrer près de 50% l’ensemble du budget de l’éducation nationale rien qu’aux internats ? J’espère qu’il nous sera permis d’en douter.

D’ailleurs, ce n’est pas tout. Les effectifs des filles au secondaire augmentent chaque année et entre 2014-2015 et 2018-2019 par exemple, ces effectifs sont passés de 219.754 filles au secondaire a 315.279, soit une augmentation de près de 100.000 élèves sur 5 ans. Si l’on extrapole sur la base de ces chiffres, on peut donc estimer que 5 ans après 2019, nous nous retrouverons avec plus de 415.000 filles au secondaire, ce qui correspondrait à des dépenses annuelles de plus de 224 milliards de francs. Le budget de l’éducation nationale pourra-t-il suivre l’augmentation constante des effectifs de filles au secondaire, même à supposer par exemple que seule la moitié des filles seront « internées » ?

D’après un article daté du 31 aout 2021 et rédigé à l’occasion de la visite du président Bazoum à Kellé, nous aurons une centaine d’internats en début 2022. Juste une centaine d’internats, en extrapolant sur la base de l’effectif des filles de Kellé (144), cela fait 14.400 filles « internées » en 2022, soit des dépenses journalières de 28.800.000 francs ou 7.776.000.000 de francs annuels juste sur la base de 2.000 francs par élève et par jour. Le journaliste conclut son article en disant : « on le sait, la confiance se gagne quand les promesses se tiennent, dit-on ». Ces promesses seront-elles tenues au vu de ces chiffres dans un pays confronté à de terribles défis tels que la corruption généralisée, la pauvreté endémique, l’insécurité, etc. ?

Gado Alzouma
Professeur titulaire