Lettre au président de la République (BM) : Monsieur le Président, son père a beau être un cordonnier parmi les plus riches et les plus puissants de ce monde, l’enfant ne verra et n’adoubera que son père qui est forcément le meilleur pour lui

Aujourd'hui, le Niger, notre pays, fêtera le 63e anniversaire de la République. Une République que vous n’avez jamais arrêté de chanter et de louer, même dans les pires moments de corruption, de déni de droit et de rupture d’égalité des Nigériens devant la loi. A l’occasion de ce 18 décembre qui pointe à l’horizon, vous allez à nouveau et comme toujours louer les vertus de la démocratie, de l’Etat de droit, de la justice, bref de la bonne gouvernance. J’espère que vous ne ferez pas comme l’autre qui chantait régulièrement les mérites d’un pays qui n’était pas le sien et qui prenait un malin plaisir à dire exactement tout le contraire de ce qu’il faisait et de ce qu’il était pour le Niger. J’espère que vous aurez l’honnêteté de brosser un tableau juste de l’état de la nation et que vous éviterez de brocarder votre pays, de le stigmatiser et de le minimiser face à d’autres pays. Un chef d’Etat doit se conduire vis-à-vis de son pays comme un enfant vis-à-vis de son père parmi tant d’autres. Son père a beau être un cordonnier parmi les plus riches et les plus puissants de ce monde, l’enfant ne verra et n’adoubera que son père qui est forcément le meilleur pour lui.

Monsieur le Président,

Le 63e anniversaire de la République intervient, m’a-t-on dit, dans un contexte politique dont vous n’êtes pas particulièrement fier. La situation des prisonniers politiques, la lutte contre la corruption qui a rapidement connu un flop, l’interdiction systématique des manifestations publiques, la présence illégale et contestée de bases militaires étrangères sur notre sol sont autant de sujets, je l’admets, qui sont de nature à ramollir l’ardeur d’un chef d’Etat qui dit être soucieux de remplir convenablement sa mission et de marquer l’histoire.

Votre speech ne sera pas des plus aisés. Vous avez à dire exactement tout ce qui fait le Niger d’aujourd’hui. Je n’occulte pas les petits pas que vous avez osés avant que quelque force ne vous réduise au silence. Ah, je vous avais personnellement cru capable de rompre avec les pratiques de l’autre et d’engager le Niger dans une nouvelle dynamique. J’avais cru que vous seriez capable de démentir les pronostics et de devenir, malgré tout ce qui a entouré votre arrivée à la tête du pays, un chef d’Etat qui inscrira son nom en bonne place, à côté de ceux qui sont valeureux et qui ont rendu service au peuple nigérien. Bien qu’appartenant à la même famille politique que l’autre, j’avais pensé, pendant un bon bout de temps, que vous avez la volonté de vous écarter de tout ce qu’il incarne. Pour le bien du Niger et de son peuple qui ont tant souffert de ses pratiques, comme s’il était investi de la mission de détruire ce pays et ces valeurs. Hélas, j’ai été obligé de m’incliner devant ceux qui, au nom de tout ce que vous avez été, ont parié que vous ne pourriez pas être autre chose pour le Niger que ce que l’autre a été. J’invoque vos nouvelles fonctions ? Ils rétorquent que l’autre, qui a été si méchant avec le Niger, avait les mêmes fonctions. Bref, le doute s’installe dans mon esprit quant à vos desseins réels pour le Niger.

Monsieur le Président,

La République, c’est d’abord la liberté : liberté d’expression, liberté de manifestation publique, liberté d’aller et de venir sur toute l’étendue du territoire national, liberté de pensée, etc.

La République, c’est l’Etat de droit, c’est-à-dire avant tout une justice égale pour tous, une justice qui garantit à tous la présomption d’innocence et qui, par l’équilibre qu’elle fournit à la société, autorise et favorise la confiance des citoyens en leur système judiciaire.

La République, c’est, pour me résumer, le gouvernement du peuple pour le peuple et par le peuple, dit-on. En termes clairs, ce qui est fait pour le peuple mais sans le peuple est fait contre le peuple.

Si j’ai évoqué ces aspects, de façon superficielle, je l’admets, c’est pour attirer votre attention sur l’écart, et dans certains cas, le fossé, qui sépare les principes auxquels vous avez souscrit et au nom desquels vous êtes aujourd’hui à la tête de l’Etat, et les faits. Les faits d’un gouvernement que vous présidez et qui s’accommodent de prisonniers politiques, qui refusent au peuple et aux structures organisées le droit aux manifestations publiques. Un gouvernement qui ne garantit pas l’égalité des Nigériens devant la loi et qui, malgré vos déclarations publiques et vos engagements, pris devant les organisations de la société civile, notamment, n’a encore enregistré aucun résultat tangible dans la lutte contre la corruption.

Vous souvenez-vous, c’est ce combat que vous avez solennellement déclaré, lors de votre investiture, le 2 avril 2021, vouloir mener sans faiblesse afin de restituer au Niger, les moyens de son développement et du bien-être de ses populations. À ce jour, et à quatre jours de votre premier message à la nation au nom de la République, vous n’avez rien à présenter à ce sujet à vos compatriotes. En revanche, sur la question de la lutte contre le terrorisme et l’armement des Forces armées nationales, vous allez sans doute reparler des promesses de commandes de drones et véhicules blindés. Une belle option que j’encourage personnellement, à condition toutefois que cela ne reste pas au stade d’intentions stériles.

Toujours sur cette question de lutte contre le terrorisme, de grâce, ne commettez pas l’erreur de louer à nouveau la présence militaire étrangère, particulièrement française. Ce serait, à l’endroit du peuple nigérien, une insulte après le drame que nous avons subi à Téra. Si vous le faites quand-même, vous ne seriez pas si différent de l’autre aux plans humain et patriote. Marquez votre différence avec l’autre, livrez un message responsable, juste et équilibré en vous focalisant sur les conditions de vie de vos compatriotes, ce qu’ils endurent et ce qu’ils souhaitent. Telle est la clé de la gouvernance. Toute autre piste vous perdra, inéluctablement, comme l’autre.

Mallami Boucar

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